Chapitre 5.2 – Changer notre rapport aux maths pour changer notre rapport au monde : à la rencontre de la température
Marianne Homier
Par Marianne Homier
Jeudi après-midi, début mars 2025. Je suis assise dans une bibliothèque publique de Montréal, et je regarde, par la grande paroi vitrée, des enfants qui se promènent en file sur le trottoir. Leurs petites mains, cachées dans des grosses mitaines, serrent une longue corde dont les extrémités sont tenues par deux jeunes adultes sans mitaine. Il fait 7°C aujourd’hui, ce qui contraste nettement avec les températures glaciales des dernières semaines. Les changements de température brusques me fascinent années après années. Vous savez, ces moments, souvent au printemps ou à l’automne, quand le temps très froid (ou très chaud) nous quitte rapidement? Ils me fascinent parce nous parlerons alors de la même température, disons 7°C, en disant qu’il fait « chaud » (après une longue vague de froid) ou « froid » (après plusieurs semaines de canicule). Si nous utilisons des antonymes pour parler de la même température, c’est que le corps humain ne fonctionne pas comme un thermomètre. Nous ne mesurons pas les températures de manière objective, mais nous ressentons les variations de température. En d’autres mots, nous percevons les températures en les comparant les unes aux autres.
Un couple passe sur le trottoir. Espadrilles, vestes ouvertes, cheveux au vent. On croirait que c’est le printemps avant le temps. Leur chemin croise celui d’une personne seule. Bottes doublées, manteau, foulard, chapeau. On croirait que l’hiver est là pour rester. Si des personnes choisissent de s’habiller très différemment pour s’exposer à la même température, c’est que le corps humain ne fonctionne pas comme un thermomètre. Nous cheminons dans le monde en ressentant la température de manière subjective, et la même température pourra donc être perçue un peu différemment par chaque personne. Peut-être avez-vous déjà entendu parler de « thermomètre vestimentaire ». Il s’agit d’un outil souvent utilisé dans les écoles primaires ou les garderies pour guider les choix de vêtements en fonction de la température extérieure. Bien que j’y vois des avantages, je m’interroge sur la pertinence d’apprendre, dès l’enfance, qu’un nombre est un meilleur guide que le ressenti pour la prise de décision vestimentaire. N’allez surtout pas enlever votre veste s’il fait moins de 17°C, même si vous avez trop chaud… car le « thermomètre vestimentaire » précise qu’à 16°C, vous devez porter une veste! (À partir de 17°C cependant, vous devez l’enlever, même si vous êtes confortables, car le « thermomètre » dit que c’est le temps de porter seulement un t-shirt.)
Je sais, je sais, j’exagère. N’empêche, prenez tout de même un moment pour réfléchir à cette idée. Pourquoi accordons-nous alors tant d’importance à des nombres « objectifs » pour nous parler de la température et pour guider nos choix, alors que la même température est ressentie de manière très différente selon le contexte, la personne ou le moment?
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Dans ce chapitre, je propose de partir à la rencontre de la température. J’exposerai d’abord, dans une posture critique, les relations qui existent entre les mathématiques et le monde. Je présenterai ensuite une situation d’enseignement-apprentissage des mathématiques qui, en plus de soutenir le développement de concepts et processus à l’étude tout au long du primaire, vise à explorer (et peut-être à changer) notre rapport aux mathématiques et notre rapport au monde.